QUI ES-TU ISRAEL, MON FRERE?

Rina Geftman Chaque fois qu'il m'est demandé de parler d'Israël, et cela arrive souvent, je me sens, tout d'abord, submergée par l'immensité et la complexité du sujet. Alors tout simplement, j'essaie avec mes auditeurs de regarder Israël, l'Israël d'hier, d'aujourd'hui et celui de l'espérance de demain.

Ces lignes n'ont donc nullement la prétention d'être une réflexion théologique ou une recherche historique, encore moins n'épuisent-elles tel ou tel sujet auquel elles ne font que toucher. Mon désir, en mettant ce texte par écrit, est de partager avec des amis nombreux une expérience vécue au creux de Jérusalem dans la méditation et l'accueil.

On t'appellera Israël

Ce nom même d'Israël nous interpelle dès l'abord. Les noms ont tant d'importance dans les cultures sémitiques; ils nous révèlent l'identité, la vocation et même l'évolution d'un homme ou d'un lieu. Parmi plusieurs étymologies, je n'en retiendrai que deux. La première est celle que la Bible elle-même nous donne: "On ne te nommera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et l'as emporté." (Gen.32,29) - La deuxième nous vient de la tradition juive et assimile Israël à "Ieshar El" (droit devant Dieu), alors que le nom de Jacob, lui, a une connotation toute opposée: rusé, tortueux. Par ailleurs, ce nom nouveau "IsraEL" est un nom théophore et il est le résultat d'une longue lutte dans la nuit, lutte avec Dieu et avec les hommes. Vainqueur, Israël garde, cependant, une cicatrice dans sa chair et boîte de la hanche. Mais il est passé par Penuel, il a vu Dieu face à face et il porte désormais son Nom en lui (Gen. 32,31).

Ce nom nouveau sera l'héritage de ses fils qui, lorsqu'ils formeront un peuple dans la fournaise du Sinaï, n'auront par d 'autre appellation que les "Bnei Israël" (les fils d'Israël). C'est sous ce nom que Dieu les interpelle à travers les âges et leur demande d'écouter: "Shema Israël"! Leur destin, au cours des siècles, ressemble singulièrement à celui de leur ancêtre Jacob: lumière et ténèbre, exil et retour, solitude et affrontement, long combat nocturne qui ne se terminera que dans la clarté de l'aube naissante du jour sans couchant.

Mais de nos jours qui est Israël? Ce nom a traversé les siècles, a connu la gloire et les pires avatars. Il recouvre une réalité complexe et qui se situe à plusieurs niveaux; un regard rapide et superficiel n'en découvre qu'une faible partie et se heurte forcément à une certaine ambiguité. En effet, un historien, un exégète ou un archéologue pourront décrire l'histoire ancienne d'Israël, fouiller le récit biblique et le sol du pays, mais leurs découvertes et conclusions, si intéressantes soient-elles, ne pourront répondre à notre question: Qui est Israël? Il est aussi possible d'étudier les migrations et dispersions du peuple juif sur la surface du globe, en même temps que le développement de sa pensée religieuse. On peut, enfin, donner des statistiques détaillées concernant l'Etat d'Israël, relater sa courte histoire déjà si pleine d'affrontements et chacun de ces aspects est Israël, mais seulement partiellement. Il faut les réunir ensemble, les fondre et leur donner une dimension à la fois terrestre et métaphysique. Il faut discerner le fil de pourpre (1) qui les traverse, les relie, les tisse. Ce fil n'a pas encore achevé de se dérouler. Son commencement et sa fin sont dans la main de Dieu.

En suivant le parcours de ce fil de pourpre, on s'aperçoit que l'on suit le déroulement du "mystère d'Israël", terme qui rebute parfois nos frères juifs et n'est pas toujours compris par nos frères chrétiens. C'est un terme paulinien; laissons donc parler l'apôtre, il nous éclaire sur sa signification: "car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse: une partie d'Israël s'est endurcie jusqu'à ce que soit entrée la totalité des païens et ainsi tout Israël sera sauvé" (Rom. 11,25). Il s'agit d'un dessein éternel de Dieu embrassant les païens et les juifs, dessein caché aux hommes et révélé dans le Christ. 

Tout ce que nous savons du douloureux cheminement du peuple juif, des persécutions qu'il a subies, des préjugés qui l'entourent encore, nous montre que, si ce dessein est révélé dans le Christ, il reste encore voilé pour la grande majorité des chrétiens. Ce n'est que peu à peu que le voile se déchire et ce n'est pas forcément "aux sages" que l'esprit le révèle, mais plutôt aux petits, aux humbles, aux coeurs ouverts et attentifs. 

Nous pourrions peut-être demander à l'Esprit Saint d'éclairer notre regard afin que ce soit sa lumière qui l'habite quand nous nous tournons vers le frère juif. Nous découvririons alors que le mystère d'Israël est le mystère de la fidélité de Dieu à son "premier amour". Quand Israël pèche, Dieu le punit, mais il ne lui enlève pas sa faveur. Sans se lasser il lui dit par la bouche de Jérémie (31,20) "Ephraïm est-il donc pour moi un fils si cher, un enfant tellement préféré. pour qu'après chacune de mes menaces je doive toujours penser à lui et que mes entrailles s'émeuvent pour lui, que pour lui déborde ma tendresse".

Fils d'homme, que vois-tu? 

Il y a différentes manières de regarder, donc de voir Israël. Notre oeil, fenêtre de l'âme, captera selon la lumière qui l'habite des images très diverses. 

Le regard archéologique 

Je parlerai, d'abord et brièvement, de ce regard que l'on peut appeler "archéologique". Israël appartient au passé et aucun effort n'est épargné pour connaître ce passé dans tous les domaines. Par contre, on se désintéresse du juif vivant de nos jours, de ses aspirations et de la manière dont il se définit lui-même. Il apparaît comme une notion anachronique, le survivant d'une espèce disparue, une sorte de fossile; ce qui intéresse, ce n'est pas ce qu'il est, mais ce qu'il fut. Il est caractéristique que les notes de la Bible parlent souvent au passé: "Les juifs célébraient la Pâque, les juifs priaient". 

Le regard politique 

Le regard politique est, plus spécialement, celui d'une certaine aile gauche, dite progressiste, de l'Eglise. Ces chrétiens, généreux et sincères la plupart du temps, en réaction contre une politique de possession et d'installation, sont par principe pour les pauvres et les opprimés. Si l'on psychanalysait leur motivation, on constaterait qu'elle est bien souvent le résultat d'une mauvaise conscience nationale. Ainsi, en France, on se souvient de la guerre d'Algérie et l'on veut réparer le passé tout en transposant le problème "France-Algérie" à "Israël-Palestine", sans se rendre compte qu'il s'agit de catégories complètement différentes. On s'émeut, à juste titre, du sort tragique des réfugiés arabes, sans en chercher les vraies raisons et en oubliant tous les autres exodes de population qui ont trouvé, peu à peu, une solution (2). Au nom d'une charité mal comprise, ces chrétiens oublient la justice qui nous invite "non seulement à ne pas avantager le grand, mais aussi de ne pas favoriser le faible et de juger en toute justice" (Lev. 19,15). Qui est grand et qui est petit? Qui est riche et qui est pauvre? Qui peut fixer les normes dans le monde mouvant de nos jours, qui est en train de chanceler sur ses bases. Essayons donc simplement d'être juste et si l'on a pris fait et cause pour les Palestiniens, est-il indispensable d'être violemment et aveuglément contre Israël ? Ne peut-on être "pour", sans être automatiquement "contre" lorsqu'il s'agit de nos frères humains? Ne nous est-il pas demandé d'ouvrir notre cœur à une compassion universelle, fut-ce au prix d'un déchirement entre deux justices en apparence contradictoires?

Le regard politique dont nous venons de parler, est sans tendresse, bien au contraire, il est dur et tranchant. Il ne dépasse pas le ras de terre car il s'agit surtout de ne pas mélanger les plans politiques et religieux..., ce qui est presque impossible pour une entité aussi complexe que l'est Israël. 

Pour cette catégorie de chrétiens, les juifs d'aujourd'hui n'ont rien à voir avec l'ancien peuple de la Bible, ils seraient en partie composés de convertis venus des nations... Que viennent-ils, dans ce cas, faire sur cette terre habitée, croient-ils, par les arabes depuis un temps immémorial? Ils en arrivent à mélanger cananéens et arabes, philistins et palestiniens. Il suffirait d'étudier objectivement l'histoire du Moyen-Orient pour voir que les faits sont tout autres (3). Par ailleurs, appartenir au peuple juif ce n'est pas une question de race, c'est un argument qui rappelle sinistrement le nazisme. Appartenir au peuple juif, c'est se sentir participant à un destin commun. Le juif c'est celui qui fait mémoire de la sortie d'Egypte et l'actualise à chaque génération. Il est l'homme du passage de l'oppression à la libération, aussi dans les pires souffrances, le dynamisme de la vie et de l'espérance ne le quitte pas. 

Présenté dans un faux contexte, le retour des juifs sur la Terre d'Israël apparaît à certains comme un accident passager et il ne peut avoir aucune signification théologique et, encore moins, eschatologique. Dieu est ainsi mis à la porte de l'histoire qui se déroule sans lui. 

Par ailleurs, si l'on se contentait d'une analyse politique pure et simple, ce serait encore un moindre mal car, après tout, l'Etat d'Israël a été légalement constitué par une décision des Nations Unies, les Etats Unis, l'Union Soviétique et la France ayant été les premiers à le reconnaître. Il faudrait donc appliquer à Israël les normes de jugement utilisées pour les autres jeunes états et c'est là justement que le bât blesse. Cet état créé en 1948 (et qui n'aurait aucun lien avec l'ancien peuple biblique et donc aucune obligation éthique spéciale), doit faire preuve dans tous ses actes d'une justice, d'une magnanimité et d'un renoncement à ses intérêts propres et à sa sécurité, que l'on n'a jamais exigés d'aucun autre état (traditionnellement chrétien, par exemple). Chaque événement qui se passe dans ce coin du globe provoque des échos dans le monde entier; tous se mêlent de ses affaires, jugent, blâment, condamnent. On crie haro sur le baudet qui a brouté un peu d'herbe et l'on se tait face à de véritables actes de génocide au Cambodge, au Viêt-Nam, en Ouganda, et, à nos portes, au Liban, où, pourtant, les victimes sont chrétiennes. En réfléchissant à ce paradoxe, certains chrétiens pourraient arriver à avoir une vision plus juste de ce problème si complexe. 

Le regard triomphaliste 

Il y a une autre manière de considérer Israël, à défaut de mieux, je l'appellerai "triomphaliste". Heureusement cette tendance au triomphalisme disparaît peu à peu au sein de l'Eglise, mais elle est encore souvent présente dans une certaine théologie dite de "substitution". C'est de haut qu'on regarde le peuple juif. Il a failli à sa vocation; il n'est plus le peuple élu; désormais l'Eglise est le "nouvel Israël", seule héritière des promesses. L'ancien héritier a perdu son élection et ses droits. Et pourtant Paul dit que "les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables" (Rom. 11,29) et dans les Nombres (23,19) "que Dieu n'est pas un fils d'Adam pour se rétracter". 

Se référant à cette manière de penser, un rabbin me disait: "Vous, chrétiens, vous parlez beaucoup de dialogue judéo-chrétien, mais comment puis-je dialoguer avec un interlocuteur qui a pris mon identité et qui prétend être 'Israël' ?" 

Cette manière de penser pourrait se traduire par un épilogue que l'on ajouterait à la parabole du fils prodigue: Le plus jeune fils a été retrouvé et pardonné. Le voici maintenant à la maison. Dans la joie des retrouvailles le père exclut et met à la porte le fils aîné qui est toujours demeuré avec lui. Pas de place pour lui au banquet... Un tel épilogue est inimaginable car contre nature, combien plus contre la nature de Dieu, dont la tendresse est infinie et la fidélité sans repentance. Au contraire, le récit évangélique relate que le père sortit de la salle de banquet et le pressa d'entrer. N'en sera-t-il pas de même lors du grand repas messianique final? 

Dès l'origine, les relations Eglise-Israël ont été marquées par une querelle d'héritage et nous savons combien ce genre de dispute, qui se déroule au sein d'une même famille, peut être âpre et douloureux. Au lieu de partager dans la reconnaissance les richesses du Père, ses enfants ont cherché à s'exclure mutuellement et à tout accaparer. 

Cette attitude triomphaliste n'est pas seulement le fait de certains manuels de théologie, mais elle est manifestée par l'art des cathédrales - ce livre du peuple chrétien. On voit l'Eglise droite, fière, belle, la tête couronnée et un sceptre à la main. La Synagogue, elle, a les yeux bandés, la tête inclinée et son sceptre est brisé. Pourtant cette figure, dans son humiliation, est si belle et paraît si proche de Celui qui fut "l'homme de douleurs...qui porte nos souffrances" (Isaïe 53,3-4).

Ce n'est pas seulement l'art, mais c'est encore, et bien plus, la liturgie qui porte l'empreinte de cette théologie. Ce n'est que tout récemment que l'Eglise catholique latine a revu et corrigé ses textes liturgiques. Je ne pense pas que cela ait été fait dans les Eglises orientales (catholiques ou orthodoxes) et certaines de leurs antiennes et hymnes continuent à stigmatiser le peuple juif dans le langage véhément de Saint Jean-Chrysostome. 

Toute une théologie s'est donc développée au cours des âges, alimentant l'enseignement, la liturgie et l'art. La dispersion d'Israël parmi les nations a été présentée comme la conséquence de la mort de Jésus, ce qui est historiquement inexact (4). Les juifs maudits, errants et dispersés pour toujours, attestent par leur triste état la véracité de la foi chrétienne. Formés par un tel enseignement, il n'est pas étonnant que nombre de chrétiens, et non les moindres, aient assisté avec un scandale non dissimulé au rassemblement des dispersés sur la Terre de la Promesse, à la formation d'un état juif et à la résurrection de Jérusalem comme capitale. Les juifs leur ont paru, une fois de plus, aller contre la foi chrétienne; ils étaient "perfides" comme les désignait l'oraison du Vendredi Saint, heureusement modifiée depuis de nombreuses années (5). 

Le regard hostile et méprisant 

Hélas, ce regard a existé et il existe encore; Dieu fasse qu'il disparaisse à l'avenir. On lui a donné, depuis un siècle, un nom impropre : l'antisémitisme, alors que l'on devrait parler d'anti-judaïsme. Cet antisémitisme est conscient ou inconscient, avoué ou nié; c'est une plante aux racines profondes et qui distille un poison violent et subtil. Il faut quelquefois un choc extérieur, un événement tragique ou une rencontre profonde d'amitié, pour découvrir qu'on le porte en soi et il faudra du courage et de la persévérance pour l'extirper. Il a fallu la découverte des charniers d'Auschwitz, Dachau, Ravensbruck pour réveiller la conscience chrétienne et ouvrir, non sans difficulté, la voie à une approche nouvelle. Mais, hélas, les hommes ont la mémoire courte. Les fumées des fours crématoires s'estompent. On oublie, ou bien l'on veut oublier, quand on ne nie pas la réalité même de l'extermination. Peu à peu, dans différents coins du monde, en France entre autre, le vieil antisémitisme renaît sous un vêtement nouveau. Il pourra s'appeler, à l'occasion, anti-israélisme ou anti-sionisme, mais bien souvent on cherche à se donner bonne conscience alors qu'il s'agit, en fait, du même poison. 

Beaucoup de recherches ont été faites sur les causes de l'anti-sémitisme: elles peuvent être psychologiques, théologiques, économiques, sociologiques. Il faudrait ajouter une autre raison, qui me paraît fondamentale: c'est la singularité du peuple juif. Dieu l'a choisi et l'a mis à part. La Tora, don de Dieu, l'oblige à vivre séparé, car sa nourriture, son vêtement, sa prière, ses fêtes, son travail et son repos, le joug même que le seigneur a posé sur ses épaules, le distinguent des autres nations. C'en est assez pour engendrer la méfiance, l'hostilité et faire naître de sombres légendes mensongères. Autrefois, on répandait le bruit du "crime rituel" et, de nos jours, celui des "enlèvements d'Orléans " (6). 

En contradiction avec cet appel à la séparation, la grande tentation d'Israël a toujours été de vouloir être comme les nations et de s'assimiler aux peuples au sein desquels il a été reçu; ces peuples, par ailleurs, ont toujours rejeté, au bout d'un laps de temps, ce processus d'assimilation. On peut dire que le ghetto était entouré d'une double clôture: celle de la fidélité à une vocation particulière et celle du rejet des nations. Que de nos jours les murs de pierre des ghettos soient tombés est tout à fait insuffisant. Il faut que juifs et chrétiens, chacun fidèle à son identité propre, puissent enfin se rencontrer fraternellement, dans le respect et la confiance. L'Etat d'Israël est, sans aucun doute, le cadre idéal pour une telle collaboration, car c'est le seul lieu où le juif se sente entièrement libre et lui-même. Dépouillé de tous les complexes de la Galouth (exil), il peut enfin dialoguer d'égal à égal avec le chrétien. 

Il y a eu autrefois un antisémitisme païen, il y a eu (hélas, il y a encore) le nazisme, qui est un racisme, mais le plus triste, le plus contre nature, est sans conteste l'antisémitisme dit "chrétien". Jules Isaac l'a appelé "l'enseignement du mépris" qui, Dieu merci, commence à céder la place à l'enseignement du respect. L'antisémitisme chrétien a préparé les voies au nazisme. Habituées à voir les juifs jouer le rôle de bouc émissaire, les nations occidentales (à culture chrétienne) n'ont pas eu le sursaut d'horreur et de révolte qui auraient dû se produire normalement devant la persécution nazie. 

Le cri de Léon Bloy retentit toujours aussi véhément et interpelle les consciences: "L'antisémitisme chrétien est la pire des injures que l'on puisse faire à Jésus, car c'est un soufflet qu'il reçoit sur la face de sa Mère et de la part de chrétiens". 

Une question traverse dramatiquement l'histoire de l'Eglise. Comment a-t-il été possible que le Christianisme, dont les racines sont juives, dont le Seigneur a voulu être un homme juif jusqu'à son dernier soupir, mourir sur la croix pour tuer la haine et apprendre ainsi à ses disciples le plus grand amour, ait pu au cours des siècles véhiculer le mépris, la haine, la violence contre les enfants d'Israël ??? Est-il possible que le Prince des Ténèbres ait réussi, pour un temps, à brouiller le plan divin afin de retarder cette réconciliation finale, cette plénitude dont parle Saint Paul, qui sera comme une résurrection d'entre les morts? (Rom. 11,15). 

Pour sortir de cette vallée de l'ombre, il est bon de relire et de méditer le cri de souffrance et d'espérance de Saul le Pharisien, devenu Paul, l'apôtre des Gentils:

"J'éprouve une grande tristesse et une douleur incessante dans mon cœur car je souhaiterais moi-même être anathème, séparé du Christ, pour mes frères, ceux de ma race selon la chair, ceux qui sont Israélites, à qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les alliances la législation, le culte, les promesses et aussi les patriarches, et de qui le Christ est issu selon la chair, lequel est au dessus de tout, Dieu béni éternellement" (Rom. 9, 2-5).

Ce même Paul, tout en gardant en son  cœur un amour brûlant pour son peuple, va se lancer dans l'apostolat des nations, afin de hâter leur entrée dans l'Eglise et préparer le temps où "tout Israël sera sauvé" (Rom.11, 13, 5 et 25). 

Le regard respectueux et fraternel 

Saint Paul vient de nous rappeler tout ce que le Christianisme doit au Judaïsme, tous ces titres à la reconnaissance que l'on a si facilement oubliés. Différents documents pontificaux ou épiscopaux sont venus récemment ouvrir la voie à une approche nouvelle basée sur le respect et l'estime (7). Plus particulièrement dans les Orientations pastorales du Comité épiscopal français, la vocation religieuse du peuple juif est solennellement reconnue, vocation qui fait de la vie et de la prière de ce peuple une bénédiction pour tous les peuples de la terre. 

Dans un monde en mutation et contestation, dans un monde désacralisé, Israël a gardé intact le dépôt des Ecritures. Il reste le témoin fidèle et vigilant du Dieu vivant, qui a parlé aux hommes et fait alliance avec eux, du Dieu qui a fait irruption dans l'histoire humaine. Dieu est devenu partenaire de cette extraordinaire aventure qui a commencé avec Abraham. Toutes les nations, en Jésus, ont été invitées à partager cette aventure et l'immense caravane monte vers ce Jour unique, où le Seigneur sera Un et son nom Un; ce jour là le Seigneur donnera à tous les peuples des lèvres pures afin qu'ils puissent glorifier son Grand Nom. Si le passé a, malheureusement, souvent séparé juifs et chrétiens, l'attente du jour du Seigneur doit, au contraire, les unir. 

Dans la reconnaissance et le respect qu'un chrétien doit manifester au peuple juif il y a, toutefois, un piège. Oui, ce frère aîné il faut l'aimer et le respecter dans ce qui fait son identité propre, mais il ne faut pas l'idéaliser, car autrement on risquerait d'être déçu. Israël n'est pas un peuple de saints ou, du moins, pas encore - pas plus que l'Eglise, mais l'un et l'autre sont appelés à tendre vers l'accomplissement de ce projet de Dieu: "Soyez saints, parce que moi votre Dieu, je suis saint" (Lev. 19,2) et "Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt. 5,48). L'histoire d'Israël ne se joue pas au ciel, mais sur la terre et avec des êtres de chair et de sang. C'est le combat de Jacob, continué et multiplié à l'infini. Ces amis de Dieu que l'on nomme Abraham, Jacob, Moïse, David, ont aimé, souffert, ont péché et se sont repentis. La tradition juive ne cache pas leurs fautes, bien au contraire, car toute chair est pécheresse et un Seul est Saint. L'alliance du Sinaï a été conclue avec un peuple rude, à la tête dure et au cou raide - matériau humain que la main de Dieu, comme celle du sculpteur, allait tailler, dégrossir, modeler. Il fallait, sans doute, que le peuple juif soit ainsi bâti pour être capable de traverser exils, massacres, tentations d'assimilation et demeurer malgré tout Israël. 

Ce regard réaliste doit aussi s'adresser à l'Etat d'Israël, qui n'est que le cadre politiquement indispensable d'une réalité qui le dépasse de beaucoup. Etat qui doit dans un contexte excessivement difficile et contradictoire à la fois bâtir la paix et assurer la sécurité et qui, comme tout autre état, est sujet à erreurs. 

Ceci dit, il est bon de se rappeler que le chrétien doit faire preuve de beaucoup de délicatesse dans sa rencontre avec le frère juif, car il a souvent en face de lui un être blessé et traumatisé, porteur d'une histoire douloureuse, la sienne ou celle de ses proches. La route est quelquefois longue pour se rejoindre car les siècles d'incompréhension ont creusé un fossé profond. Il incombe au chrétien de faire les premiers pas et d'attendre patiemment que sa démarche soit comprise pour ce qu'elle est; un geste fraternel et désintéressé et, alors, la réponse viendra et sa cordialité dépassera peut-être l'attente. 

Une autre qualité est encore requise: l'humilité. Tout d'abord, parce que le juif est la "racine". "Ne va pas te glorifier... ce n'est pas toi qui porte la racine, c'est la racine qui te porte" (Rom. 11,18). Ensuite, parce que, en tant que chrétiens, nous appartenons à des églises ou à des pays, au sein desquels les juifs ont eu beaucoup à souffrir. Cette responsabilité collective devrait être assumée, elle est lourde pour notre époque de six millions de vies juives. Ce génocide ne s'est pas passé autrefois, mais de nos jours, il ne s'est pas passé au bout du monde, mais parmi nous, parmi des populations chrétiennes. Dieu seul peut pardonner; les hommes, eux, ne peuvent que transmettre ou recevoir son pardon, mais encore faut-il qu'il y ait une demande de pardon, jaillissant de la repentance et engendrant la conversion. A ma connaissance, sauf pour des cas isolés, il n'y a pas eu de démarche collective, ni du peuple chrétien, ni de ses chefs religieux (comme, par exemple, vis-à-vis des orthodoxes, représentés par Athénagoras) et ceci malgré la proposition qui a été faite par plusieurs Pères du Concile Vatican II. 

Un tel geste ne serait-il pas nécessaire ? N'apporterait-il pas une guérison à la conscience de beaucoup de chrétiens et un apaisement à la mémoire blessée de tant de frères juifs. Puisse l'Esprit Saint, qui sans cesse vivifie son Eglise, parler au cœur d'un grand nombre et leur montrer "quels sont les désirs de l'Esprit". 

Pour finir, je voudrais que nous fassions ensemble une visite; elle s'impose quand on vient en Israël. Elle nous permettra de comprendre beaucoup de choses concernant ce pays, les réactions de ses habitants, mais aussi la permanence du peuple juif. Il s'agit du "Yad-vaShem" (8), le Mémorial des Déportés. On y entre par un portail hérissé de tiges de fer calcinées et torturées - les ossements desséchés - et l'on se trouve dans une vaste crypte bâtie en pierres brutes. Tout est sobre, lumière tamisée. Sur le sol des plaques portant le nom des camps d'extermination. Une flamme perpétuelle brûle: les corps ont été détruits, mais l'âme juive a survécu. 

Non loin de la crypte, se trouve le musée, composé presque uniquement de documents photographiques faits par les allemands eux-mêmes. Toute l'histoire du nazisme défile devant nos yeux: l'accession de Hitler au pouvoir, la montée de la persécution, la mise en place de la "solution finale", la science au service de la destruction massive de l'homme (surtout de l'homme juif), des amoncellements de cadavres... C'est une descente aux enfers. Elle serait insupportable si, en sortant, le visiteur ne se trouvait transporté sur une vaste esplanade, balayée par le vent frais, sous un soleil éclatant. Tout autour, les feuillages frémissent, les fleurs exhalent leur parfum, des hommes marchent, des enfants jouent: la VIE, alors que l'on venait d'être plongé dans la mort. D'elle-même monte au cœur, puis aux lèvres, la prophétie du prophète Ezéchiel, que l'on a coutume de lire en ce lieu (Ez. 37,1-14): "Or les ossements étaient très nombreux." Le prophète ne pouvait certes pas imaginer qu'ils seraient si nombreux....que la plupart du temps ce ne serait même pas des ossements, mais des monceaux de cendre et des colonnes de fumée... Et, sur l'ordre du Seigneur, Ezechiel commande à l'Esprit afin qu'il vienne des quatre vents er souffle sur ces morts pour qu'ils revivent. Les ossements se rassemblent, les corps se mettent debout. Puis, dans une seconde phase, le souffle entre en eux et ils vivent. Par cette vision Dieu console son peuple écrasé et décimé et dont l'espérance s'en va; "Et vous saurez que je suis le Seigneur lorsque j'ouvrirai vos tombeaux, mon peuple. Et je mettrai mon esprit en vous, et vous vivrez, et je vous installerai sur votre sol, et vous saurez que moi, le Seigneur, j'ai dit et je fais. " 

Cette page d'Ezechiel est tellement dense. Il faut laisser chaque mot descendre dans notre cœur pour qu'il puisse germer dans le silence et la prière. Cette prophétie concerne, en tout premier lieu, Israël, mais elle s'adresse aussi à tous: la création toute entière qui gémit dans les douleurs de l'enfantement et les hommes qui, ayant déjà reçu les prémices de l'Esprit, soupirent après la rédemption de leur corps et la vision face à face (Rom. 8,22-23). 

Je voudrais conclure sur ce qui fait notre espérance. Juifs et Chrétiens sont en marche par des routes différentes, mais convergentes. Où, comment, quand se fera la rencontre, c'est là le secret de Dieu seul. Nous savons seulement que le Maître du monde mène les temps à leur accomplissement (plérôme) (Eph. 1,10) et que sans Israël, le fils aîné, le plan divin ne peut atteindre sa plénitude (Rom. 11,15 ). 

Il nous faut donc prier pour que l'Eglise et Israël entendent ce que leur dit l'Esprit et répondent à ses désirs. 

Enfants de l'Eglise, il nous incombe de veiller avec un soin jaloux à sa pureté et sainteté, en travaillant inlassablement à notre propre conversion, car c'est elle, en définitive, qui déterminera celle des communautés auxquelles nous appartenons.

Quand l'Eglise aura profondément repris conscience de ses sources bibliques (juives), quand son langage sera transparent comme celui de l'Evangile, quand elle aura réparé les déchirures de sa robe, alors elle reflètera l'Image du Fils, lui-même Image du Père. Elle sera alors son Epiphanie parmi les hommes et ce sera l'œuvre de l'Esprit (II Cor. 3,18). Il est déjà à l'œuvre dans l'Eglise, il souffle sur la Maison d'Israël. Puisse-t-il renouveler la face de la terre et préparer une nouvelle Pentecôte.

Rina Geftman (1981)

Rina Geftman (1914-2001) était une présence lumineuse dans la communauté de Jérusalem depuis son arrivée à Jérusalem en 1966 jusqu'à sa mort. Cliquez ici pour une courte biographie.


 

NOTES 

1. (p.4) Fil de pourpre (Hout haShani), le cordon écarlate que Rahab attacha à sa fenêtre lors de la prise de Jéricho (Jos. 2,18) symbolise, en hébreu, le fil conducteur d'un récit. 

2. (p.5) Le problème des réfugiés palestiniens est certes dramatique, mais on aurait pu lui trouver une solution avec la collaboration des grandes puissances, des pays arabes, d'Israël et des intéressés eux-mêmes, mais on a laissé volontairement "pourrir" le problème, Des millions d'autres réfugiés ont été, à la même époque intégrés dans des pays d'accueil, Israël a absorbé 800,000 juifs réfugiés des pays arabes. Espérons qu'enfin une solution sera trouvée.

3. (p.6) De l'an 70 à 1948, la Terre d'Israël a connu bien des occupations étrangères et des fluctuations de population. L'habitat juif n'a jamais cessé dans le pays après la conquête romaine. Selon les maîtres du moment, il augmentait ou s'amenuisait, ainsi se préparait lentement l'immigration massive des cent dernières années. Après les Romains et Byzance, les Arabes (en 634) ont conquis le pays; le processus d'arabisation et d'islamisation a pris de longs siècles. Sous l'empire ottoman, surtout dans sa phase finale, au l9ème siècle, le pays a connu un grand déclin et la population était estimée à 250.000 personnes seulement.  Les juifs étaient une minorité jusqu'en 1948, sauf à Jérusalem qui, depuis près de deux siècles, compte plus de juifs que de musulmans ou de chrétiens.

4. (p.8) La dispersion des juifs a commencé bien avant l'époque de Jésus. En 586 avant J.C,, c'est la chute du Royaume de Juda et l'exil de Babylone. Une faible portion des exilés reviendra à Sion, rejoindre ceux qui ont pu y rester. A l'époque de Jésus, il y avait de 1 à 2 millions d'habitants dans le pays et, sans doute, bien davantage dans l'ensemble des pays du bassin méditerranéen. 

5. (p.8) Perfides: Dans l'ancien rituel, le Vendredi Saint, on priait pour "Perfidis Judaeis". On essayait bien de traduire en français "infidèles", mais la prière était dite en latin et cela marquait 1es esprits. Ce n'est qu'en 1955 que Jean XXIII supprima cette mention blessante. 

6. (p.9) Crime rituel: Au Moyen-Age, et au-delà, on accusait les juifs d'immoler un enfant chrétien et de mêler son sang au pain azyme. De nos jours, des rurneurs sans aucun fondement ont circulé à Orléans sur un magasin de mode féminine, appartenant à des juifs, dont les clientes seraient disparues dans une trappe souterraine... 

7. (p.10) Documents catholiques: A citer, plus particulièrement :
La déclaration sur les relations de l'Eglise avec les religions non-chrétiennes ("Nostra Aetate," 1965).
Les Orientations pastorales sur 1'attitude des chrétiens à 1'égard du Judaisme, du Comité Episcopal Français (1973).
Le Document de la Commission Romaine pour les relations religieuses avec le Judaïsme (1975). 

8. (p.12) Yad-vaShem: voir Is. 56,5 - Dieu promet de donner une stèle (Yad) et un nom (vaShem) même à ceux qui n'ont pas de descendance pour perpétuer leur souvenir.